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Publié le jeudi 23 novembre 2017
Tribune

Une Europe sociale pour sauver l’Union



Nous reproduisons ci-après une tribune de Frédéric Imbrecht, publiée dans Le Monde, daté du 18 novembre 2017.

A Göteborg, les Vingt-Huit vont " proclamer " un socle commun de droits sociaux. Mais il faut inscrire cet objectif dans les traités eux-mêmes.

Quasiment dix ans après le début de la crise en Europe, les responsables politiques semblent l’avoir compris : une Union européenne (UE) divorcée des peuples n’a pas d’avenir. L’annonce est venue du président de la Commission dans son discours sur l’état de l’Union en 2015. L’initiative des institutions communautaires devrait culminer avec le sommet social de Göteborg (Suède) vendredi 17 novembre, qui sera le théâtre d’une proclamation d’un socle européen des droits sociaux. Les 28 Etats membres seront présents. Le patronat européen, représenté par BusinessEurope, est vent debout contre ce socle. Les employeurs craignent que des droits sociaux puissent avoir un coût qui pèserait sur les entreprises. Ils appellent plutôt à de nouvelles réformes structurelles dans les Etats membres – autrement dit, plus de flexibilisation des marchés du travail.
Au fond, le patronat ne veut surtout pas d’initiative européenne sur les droits sociaux, arguant que ces politiques relèveraient du domaine national. Mais le Brexit, la montée des populismes en France, en Autriche et en Allemagne, ainsi que les gouvernements nationalistes en Hongrie et en Pologne, sont la preuve que les peuples ne se retrouvent plus dans les politiques européennes.
L’euroscepticisme grandit, et dix ans d’austérité ont fini par creuser un fossé qui menace la pérennité de la construction européenne. Le danger est réel. Dans ce contexte, le projet de socle social est annoncé comme la grande révolution qui va tout arranger.
La machine de communication de la Commission tourne à fond pour faire du sommet de Göteborg le symbole de ce changement. Certes, les Européens aspirent à une Europe qui les protège et qui leur propose un avenir meilleur, qui offre à leurs enfants une perspective ; déjà, avoir un travail ne serait pas mal ! Mais ils perçoivent, à raison, l’UE comme une union économique avant tout – et se voient exclus des bénéfices : la question de la répartition des richesses ainsi créées et celle des inégalités croissantes ne sont pas abordées.
Ils veulent la fin de l’austérité. Ce sont les syndicats qui portent ces demandes. Ils doivent donc être renforcés et avoir les compétences de conclure, au nom des travailleurs, des accords collectifs, qui sont nécessaires pour répondre à ces inquiétudes. Seulement, les politiques impulsées par le " semestre européen " visent l’exact contraire : affaiblissement des droits des travailleurs à disposer d’une représentation, démantèlement des systèmes de négociation collective et remise en question du droit de grève – les ordonnances Macron n’en sont d’ailleurs qu’un exemple parmi tant d’autres en Europe.

Retrouver confiance

Citoyens et travailleurs ont aussi besoin de plus de souplesse dans les règles budgétaires pour favoriser l’investissement public. Pour soutenir une amélioration des infrastructures publiques, les investissements de long terme doivent être exclus du calcul des critères de Maastricht. L’Europe sociale est celle qui, à travers une politique intelligente et visionnaire, prépare le terrain pour la création des emplois de qualité de demain et qui jette les bases d’une Europe désirable pour les générations futures. Nous avons besoin que l’Europe, dans notre quotidien, soit identifiée concrètement à la protection sociale, à la garantie du principe " à travail égal, salaire égal " et à une convergence des conditions de vie et de travail par le haut. Le jour où une augmentation de salaire sera obtenue grâce à l’Europe, nous n’aurons plus de soucis avec le populisme d’extrême droite !
Cela demande, en revanche, que le dogme de la compétitivité soit remplacé par la priorité -donnée à un équilibre social et écologique concrètement vécu dans notre quotidien. Tant que l’UE organise les possibilités de mise en concurrence des travailleurs, elle sera perçue comme une menace.
Les pratiques abusives dans le travail détaché que nous connaissons aujourd’hui contribuent à éloigner les travailleurs de l’idée européenne. La révision de la directive actuellement en débat doit impérativement empêcher ces pratiques méprisantes à l’égard de citoyens européens venant essentiellement des pays de l’Est : les droits sociaux fondamentaux de tous doivent être garantis en Europe, non pas contre l’Union européenne, mais bien par elle.
Depuis 2008, la Confédération européenne des syndicats et la CGT demandent que ce progrès social soit garanti dans les textes fondamentaux de l’UE, et donc dans le traité sur l’Union européenne lui-même. Les syndicats européens, unanimement, ont averti qu’ils s’opposeraient à toute modification des traités qui ne contiendrait pas, a minima, cette garantie.
Les citoyens de notre continent pourront éventuellement retrouver confiance dans la construction européenne s’ils peuvent être sûrs qu’elle protège d’abord et avant tout leurs intérêts et besoins légitimes.
Un travailleur victime de dumping social doit avoir la certitude que l’UE protège ses droits contre les prétentions de son employeur. Malheureusement, ce qui est annoncé pour le sommet de Göteborg est bien loin de cela. Parmi les instruments disponibles pour garantir que l’Europe soit sociale, le Conseil européen des 28 chefs d’Etat et de gouvernement a choisi le moins contraignant et le moins ferme, à savoir la " proclamation ". En revanche, quand il s’agissait d’instaurer les politiques d’austérité, c’est un " traité international " qui a été négocié, signé et ratifié en un temps record : pour le fameux pacte de stabilité, il n’y a eu aucune hésitation, il fallait un instrument contraignant. Et vite !
L’Europe sociale ne sera crédible que quand les travailleurs et les citoyens la vivront réellement, concrètement et chaque jour. Il y a encore du chemin à parcourir. Voilà un objectif concret et ambitieux autour duquel les syndicats français pourraient s’unir et rejoindre le concert du syndicalisme européen afin de faire valoir la voix des travailleurs. Il y a urgence.
par Frédéric Imbrecht