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Publié le mardi 8 juillet 2008

Interview
Les champs de la précarité

Saisonniers

Le secteur agricole compte 800000 saisonniers et précaires et 300000 permanents.
Mal payés, mal logés, avec des conditions de travail dégradées. Philippe Peuchot, secrétaire de la Fédération CGT de l’agroalimentaire, nous en brosse la situation. Propos recueillis par Chrystel Jaubert

(entretien publié dans un supplément de 8 pages à la Nouvelle Vie Ouvrière sur les saisonniers en 2007)

Quelle est la réalité des saisonniers
agricoles ?

- Philippe Peuchot : Dans le secteur
agricole, ils sont aujourd’hui
environ 800 000 précaires. Ces
dernières années, la situation
s’est considérablement aggravée à
la suite de mesures d’exonérations
fiscales des cotisations
employeurs. Les conséquences ne
se sont pas fait attendre, en affectant
à la fois la durée des contrats
et le niveau de rémunération.
Ces mesures pèsent considérablement
sur les rémunérations, mais
également sur la manière d’aborder
l’emploi en agriculture. Désormais,
les exploitants agricoles
tronçonnent systématiquement
les travaux et les tâches à accomplir,
en dépit de leur complémentarité.
À partir de là, ils proposent
des contrats différents et pléthoriques,
sur des périodes différentes,
et saisonnalisent là où il n’y
a pas nécessairement lieu de le
faire. D’autant que tout contrat saisonnier
permet en outre d’échapper
à la prime de précarité (11%).
On a donc 800 000 précaires,
dont une partie travaille de façon
alternative et l’autre relève vraiment
d’une réalité saisonnière qui
correspond à la récolte des fruits et
légumes. C’est l’essentiel des
tâches d’une saison en tant que
telle. En arboriculture, par
exemple, on a des exploitations
qui peuvent être à trente ou quarante
permanents et qui, en
période de récolte, peuvent
employer jusqu’à deux cents saisonniers
en plus. Ceci montre à
quel point la question de la saisonnalité
est présente dans le secteur.
Certes, cette question n’est pas
nouvelle, elle est aussi ancienne
que l’agriculture elle-même.
¡ Comment expliquer que les
exploitants peinent à recruter ?
Les champs de la précarité
Philippe Peuchot – Aujourd’hui,
du côté du principal syndicat agricole,
on fait état de difficultés de
recrutement. Or, si on fait un tout
petit saut en arrière, dans les
années 1970 et 1980 où le niveau
d’emploi dans le pays était bien
supérieur à celui d’aujourd’hui,
on n’avait pas ces problèmes de
recrutement pour les récoltes et
les travaux saisonniers.
Les difficultés actuelles de recrutement
sont liées à deux facteurs : des
conditions de travail déplorables
et des rémunérations
indécentes. On exige
des rendements insensés,
on applique des
salaires liés à ce rendement
et, dans bon
nombre de cas, on n’applique
pas la législation du
travail, notamment en
matière de durée du travail
quotidienne, hebdomadaire et
mensuelle.

Très concrètement, comment ce
salariat se précarise-t-il ?

- Philippe Peuchot : Les salariés
agricoles sont régis par deux
règles essentielles : le code du travail
(pour eux, le code rural) et la
convention collective. Cette dernière
est très souvent départementale,
diffère selon les départements
et, dans l’ensemble,
plafonne à un niveau assez faible.
Les clauses les plus favorables
sont exclusivement liées à l’ancienneté.
Par conséquent, les précaires
y échappent. Le peu de
contenu intéressant des conventions
collectives ne concerne ni
les saisonniers, ni les précaires.
Leur rémunération est au premier
coefficient. C’est généralement
le Smic, qu’ils atteignent, la
plupart du temps, grâce au coup
de pouce des primes de rendement.
Tous départements confondus,
il n’y a pas de coefficient sous
le Smic, mais les écarts hiérarchiques
sont extrêmement
faibles. La progression est de
l’ordre de 12 à 14 % entre le premier
et le dernier coefficient,
c’est-à-dire une misère en termes
de rémunération.

La Fédération CGT de l’agroalimentaire
a-t-elle formulé des
propositions visant à assainir la
situation ?

- Philippe Peuchot : En effet, on a
réfléchi dans deux directions.
La première piste concerne
les 800000 précaires. Nous
préconisons d’aller vers des
CDI, avec une rémunération
calculée au
prorata du temps
passé, suivant une
démarche de déprécarisation
de la majeure
partie de ces salariés.
La seconde piste énoncée
concerne les seuls saisonniers.
Dans les faits, on a de l’argent
public qui sert aujourd’hui à les
précariser. Les exonérations des
charges patronales en direction de
la Mutuelle sociale agricole (MSA)
sont compensées en grande partie
par le régime général. C’est de
l’argent public utilisé pour compenser
une aide à l’agriculture.
Nous ne sommes pas contre l’aide
publique à l’agriculture, mais
nous ne sommes pas non plus
pour ce type d’aide.
Il y a d’autres moyens d’utiliser
cet argent : pourquoi ne pas développer
des pôles de compétence
composés de salariés sous statut
de droit privé, avec des maisons
d’accueil et des champs d’intervention
multiples (à l’image des
agents de l’Office national des
forêts) ? Ces personnes pourraient
travailler pour les agriculteurs lors
des récoltes (l’aide pourrait être de
ne pas tout facturer à l’exploitant
en termes de salaires) ou assumer
des missions au service de municipalités
qui n’ont pas les moyens
d’embaucher de nouveaux permanents
(sans interférence avec la
fonction publique territoriale).

Quelles actions menez-vous pour
développer la syndicalisation des
salariés agricoles ?

- Philippe Peuchot : C’est une
action qui se mène dans la durée
et essentiellement autour des
questions revendicatives (emploi,
salaire, condition de travail, etc.).
Récemment, lors de la campagne
que nous avons menée pour les
élections des chambres d’agriculture
de janvier 2007, nous avons
démultiplié les contacts avec les
salariés, diffusé un « 4 pages » à
300 000 exemplaires et, très largement,
le livret « Salariés de la
production agricole – connaître et
défendre vos droits », conçu en
collaboration avec la confédération.
Ces initiatives ont permis en
quelques mois près de 300 adhésions.
C’est aussi sur la base de
nos revendications, notre présence
dans les négociations collectives
en agriculture, près de
quatre cents réunions par an, que
nous engageons des contacts
pour développer l’engagement
des salariés agricoles dans ces
négociations