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Publié le mercredi 11 mai 2005

« Solidarités internationales, relations sociales : le syndicalisme face aux enjeux du XXIème siècle »



Mesdames, Messieurs,

Je voudrais tout d’abord remercier, l’Institut des Sciences Politiques de Paris et sa chaire de développement durable de m’avoir invité à intervenir à l’issue de votre journée sur le thème « des solidarités internationales, des relations sociales et du syndicalisme face aux enjeux du XXIème siècle ».

Le sujet est vaste et je n’ai pas l’ambition de l’aborder dans toutes ses facettes. Il me semble cependant essentiel et c’est, je crois, fort justement qu’il se trouve aujourd’hui au cœur des réflexions et recherches du syndicalisme tant national qu’européen et international. Il est au cœur des réflexions de la CGT, elle-même engagée dans un renouveau de ses pratiques pour plus d’efficacité au service de tous les salariés et cela dans un monde en pleine transformation.

Il s’agit aussi d’une question très concrète parce qu’aujourd’hui tous les domaines, ou presque, de la vie économique, sociale, politique sont plus ou moins concernés par le phénomène majeur que constitue la mondialisation. J’en veux pour preuve le débat actuel sur les délocalisations et surtout sur leurs conséquences sur les emplois, la qualité de ceux-ci, sur les hommes et les femmes salariés aux prises avec les politiques dévastatrices de dumping social.

J’ai eu récemment l’occasion de m’exprimer sur ce sujet des délocalisations le 13 avril dernier lors d’une audition devant la Commission des finances du Sénat pour relever que, réelles ou brandies comme menaces, les délocalisations sont un puissant élément de destabilisation du tissu économique et de chantage sur les relations sociales.

L’accélération des délocalisations depuis 18 mois, le fait que celles-ci concernent maintenant aussi le secteur de la recherche et des services, nous conduisent à dire qu’il est grand temps pour le gouvernement et les différents acteurs sociaux de prendre à bras le corps cette question en définissant les contours d’une véritable politique industrielle et de promotion des services de qualité.

Il est en effet urgent de réorienter les investissements publics vers une efficacité économique de long terme et une réponse aux besoins sociaux et, parallèlement, de renforcer les garanties collectives des salariés via la création d’une sécurité sociale professionnelle.

Au-delà de ces propositions concrètes, dont vous pourrez prendre connaissance sur le site Internet de la CGT, la question des délocalisations illustre que dans la mondialisation se nouent de nouvelles interdépendances entre les territoires et entre les générations qui, de fait, modifient les terrains d’intervention du syndicalisme.

En un peu plus d’un siècle d’existence le syndicalisme, au moins dans les pays développés, a contribué à la construction d’ordres publics sociaux dans le cadre des Etats Nations. Ceux-ci restent pertinents. Pour la CGT, contrairement à ce qu’affirment les libéraux et en particulier le Medef, il est toujours aussi nécessaire et possible d’agir à ce niveau. Mais, il faut aussi être lucide, les relations sociales au niveau des Etats ne suffisent plus, à elles seules, pour aborder toutes les questions économiques, sociales, environnementales que pose la mondialisation à l’humanité.

Sur deux aspects au moins le syndicalisme est interpellé :

  • la nature des solidarités internationales à l’ère de la mondialisation ;
  • le contenu et la forme des relations sociales ;

Concernant la première interpellation je voudrais souligner que, sur de nombreux points, l’analyse de la CGT rejoint celle développée dans le rapport, publié en 2004, par la commission mise en place par l’Organisation Internationale du travail (OIT) sur « la dimension sociale de la mondialisation » et dont l’une des conclusions était :

« Le potentiel de la mondialisation est immense, mais pour la vaste majorité des hommes et des femmes, la mondialisation n’a pas répondu à leurs aspirations simples et légitimes, à un travail décent. »

En fait, ce processus génère des déséquilibres entre pays et à l’intérieur de chaque pays.

D’une part, il amplifie les écarts de développement entre pays et entre ceux du Nord et ceux du Sud. Ainsi depuis 40 ans, le PNB par habitant des 20 pays les plus pauvres a stagné (260 dollars), alors que celui des 20 pays les plus riches a été multiplié par 3 (32 000dollars). Encore aujourd’hui, 1,2 milliards d’habitants vivent avec moins de 1 dollar par jour, 12,3 millions sont victimes du travail forcé selon l’étude publiée aujourd’hui par le Bureau International du Travail !

D’autre part, dans les pays riches, la mondialisation s’est soldée par une précarisation accrue de l’emploi, l’exclusion et la désaffiliation de populations entières, un abaissement généralisé des garanties collectives et des droits sociaux, la privatisation de services publics.

De telles inégalités sont évidemment insoutenables à moyen et long terme.

Elles sont sources de conflits pour l’accès ou la prise de contrôle des ressources disponibles (eau, énergie, terres arables, ressources minières) et de flux migratoires massifs et désorganisés.

Elles conduisent à des dégradations de l’environnement (érosion des sols, désertification, gaspillage des ressources, réchauffement climatique, pollutions industrielles…).

Face à cela il faut reconstruire des solidarités internationales efficaces, ancrées sur des exigences sociales fortes. Ainsi, l’annulation de la dette des pays les plus pauvres, la mise en place de nouveaux mécanismes de financement des objectifs du Millénaire dont, en particulier, le recul de la pauvreté de moitié dès 2015 (qui sera l’objet du sommet du G8 à Gleneagles en Ecosse en juillet prochain), l’introduction de principes de co-développement par une réforme du commerce mondial, la promotion du développement durable….font partie des revendications du mouvement syndical international. Elles ont un caractère urgent !

Les solidarités internationales ne peuvent se satisfaire de discours vertueux, elles ont besoin d’actes concrets. J’entends ici ou là des responsables gouvernementaux faire de vibrants appels à leurs développements, mais si je prends l’exemple français nous sommes encore très loin de réaliser l’objectif, pourtant modeste, de l’ONU de consacrer 0,7% de notre PIB à l’aide publique au développement.

Si, pour reprendre l’expression de la commission de l’OIT, « le potentiel de la mondialisation est immense », il s’agit aussi de comprendre pourquoi celui-ci est entravé.

Sans doute parce que cette mondialisation est avant tout une mondialisation financière marquée par l’accélération de la circulation des capitaux et le poids prépondérant des sociétés transnationales.

La libéralisation du commerce international et la concentration sans précédent du capital, ont conduit à la situation invraisemblable où, par exemple, les 10 premières multinationales disposent d’actifs qui représentent le triple du PNB cumulé des 38 pays les plus pauvres.

Ces multinationales sont, par leur capacité de redéploiement permanent et par l’utilisation massive des Investissements directs à l’étranger (IDE), des instruments privilégiés d’une mise en concurrence généralisée des travailleurs au niveau international.

Pour le syndicalisme international, européen, pour la CGT, il s’agit donc :

  • de construire des « contrepouvoirs citoyens » à opposer au « pouvoir démesuré » de ces entreprises dont l’objectif est de passer outre les règles sociales existantes dans chacun des pays. Ce qui implique de construire des normes sociales et des relations sociales au niveau international où elles n’existent pratiquement pas, au niveau européen où elles sont très insuffisantes, au niveau des Etats où elles doivent être rénovées.
  • de mettre en place des régulations publiques efficaces, notamment en rééquilibrant le poids de l’OIT vis-à-vis de l’OMC, en donnant un contenu concret à l’Europe sociale…ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui !

En fait, si la question des solidarités internationales n’est pas à proprement parler nouvelle pour le syndicalisme, constatons que la mondialisation en a renforcé l’urgence et transformé les contenus. Il s’agit de satisfaire à l’exigence universelle de respect des droits humains, de développement de la citoyenneté, mais aussi de satisfaire les revendications concrètes des salariés des pays développés et des pays pauvres avec cette idée que la satisfaction de celles des uns est inimaginable sans la satisfaction de tous.

Evidemment, pour affronter ces défis le syndicalisme, qu’il soit international, européen ou national, doit procéder à un renouveau de ses pratiques et de son organisation.

On estime à 20% le nombre de travailleurs organisés syndicalement dans le monde. Mais, si les confédérations internationales - la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) et la Confédération mondiale du Travail (CMT) - peuvent revendiquer à elles deux quelque 200 millions de syndiqués dans le monde, et la CES (Confédération européenne des syndicats) 60 millions, ces organisations ont, selon leurs propres termes, une crise d’efficacité et de représentativité importante.

La situation n’est pas différente en France où le nombre de syndiqués, toutes confédérations confondues, ne dépasse pas les 10% et cela même si le niveau de confiance affiché par les salariés à leur égard est fort (au-delà des 60% selon les plus récentes enquêtes d’opinion). A cela s’ajoute le fait qu’en France les syndicats sont trop souvent divisés et trop peu présents dans les petites et moyennes entreprises, parmi les salariés en situation de précarité.

En France, en Europe et dans le monde la question du développement du syndicalisme et de son rassemblement est donc posée. Celle-ci sera d’ailleurs le point d’entrée de toutes les réflexions de la CGT dans le cadre de son prochain congrès en avril 2006.

En fait, sans corps intermédiaires représentatifs, sans acteurs sociaux reconnus et légitimes, sans un syndicalisme puissant et rassemblé, il ne peut pas y avoir de réelle démocratie sociale.

Malgré ses faiblesses, le syndicalisme qui est présent sur tous les continents, dans la plupart des pays et des professions, reste une vraie force structurée et la seule force présente dans l’entreprise qui participe à la démocratisation des sociétés.

C’est cette analyse des forces et des faiblesses actuelles du mouvement syndical qui a conduit la CISL et la CMT à engager la réflexion puis de prendre la décision d’aller vers la création d’une nouvelle organisation syndicale internationale, unifiée et élargie à des non affiliées à l’une ou à l’autre, visant à rendre le syndicalisme international plus efficace et capable de rassembler plus largement les travailleurs qui, dans leur majorité, ne sont pas syndiqués.

La CGT qui a été sollicitée, a décidé de participer aux discussions préparatoires proposées par les 2 organisations.

Nous nous félicitons du processus engagé et de l’invitation faite à des centrales non affiliées à travers le monde - dont la CGT - « de s’engager dans le processus et de participer à l’établissement de la nouvelle confédération ». Evidemment, c’est en fonction de l’avancée du processus, du contenu des débats que nos instances confédérales décideront, le moment venu, de notre position définitive.

Le syndicalisme doit aussi s’interroger sur ses formes d’action et de rassemblement.

En Europe, nous avons multiplié, ces dernières années, les euro-manifestations rassemblant les organisations syndicales européennes. Avec certains résultats, comme le 19 mars dernier à Bruxelles pour l’emploi et le temps de travail et contre la directive Bolkestein que, je crois, le syndicalisme européen a contribué à ce qu’elle soit remise à plat... (et je précise tout de suite qu’il faudra sans doute encore intervenir sur ce sujet). Nous avons aussi contribué à la réussite d’actions sectorielles importantes, notamment dans le domaine de l’énergie ou des transports (cheminots ou ports et transports maritimes), en coordination avec les fédérations syndicales européennes de branche auxquelles nos propres fédérations sont affiliées.

Mais je constate aussi que nous n’en sommes qu’au début et qu’il faut trouver des formes d’action diversifiées pour maintenir la pression et faire jouer totalement son rôle au syndicalisme européen – rôle de contestation mais aussi de propositions et de négociations – ceci afin qu’il pèse davantage dans le débat public dans le sens d’un renforcement des droits sociaux dans tous les pays d’Europe.

Du point de vue du dialogue social, nous militons pour que se développent des négociations sociales au niveau européen et international avec les pouvoirs publics (notamment dans le cadre européen pour accroître les droits d’intervention des Comités d’entreprise européens) et/ou directement avec les grandes entreprises multinationales sous la forme, par exemple, de la signature « d’Accords Cadres » garantissant des droits pour les salariés quels que soient les pays d’implantation. Ce que nous venons de faire chez Renault (fin 2004) et à EDF (début 2005).

Tous ces débats au sein du syndicalisme se déroulent avec, en toile de fond, l’émergence d’un mouvement social international diversifié qui rassemble des organisations syndicales, des mouvements écologiques, des organisations paysannes, des mouvements de femmes, des mouvements anti-mondialisation, des ONG.

La CGT participe très activement aux différents forums sociaux mondiaux et européens qui sont des lieux de rencontre entre organisations.
La mondialisation pose en effet la question des nouvelles alliances qui peuvent se nouer entre organisations syndicales et les ONG sur des revendications communes.

Même si nous avons avancé en la matière, le chemin est encore largement à défricher pour que tous les acteurs sociaux soient en capacité d’assurer pleinement leurs prérogatives sans empiéter sur celles des autres. Si celles-ci sont différentes, il y a nécessité pourtant qu’elles convergent sur des actions concrètes.

Pour ce qui concerne la CGT, nous le faisons par exemple au sein de la coalition « 2005 plus d’excuses » dans le cadre de la campagne mondiale pour la réalisation des objectifs du Millénaire contre la pauvreté. Nous le faisons également dans le cadre de la défense des droits humains, contre le racisme, pour l’égalité homme/femme, pour que les entreprises assument leurs responsabilités sociales et environnementales.

Ces projets communs ne remplacent pas l’activité quotidienne du syndicalisme auprès des salariés, mais l’enrichissent. Ils contribuent à le rendre plus efficace et à le transformer et le renforcer par des organisations en réseaux, plus réactives sur certains points.