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Publié le mardi 23 novembre 2004

« Le gouvernement n’est même pas pro patronal, il est pro-Medef »



Interview de Bernard Thibaulr à la Tribune du 23 novembre 2004

"Bernard Thibault s’inquiète de la volonté à la fois politique et patronale de grignoter, étape par étape, des aspects importants du droit social. Selon lui, la possibilité de contrer cette offensive passe par un front syndical uni."

La Tribune- Pourquoi les syndicats donnent-ils l’impression de ne pas se faire entendre ?

Bernard Thibault. C’est vrai qu’il est légitime de se demander pourquoi les organisations syndicales françaises ne sont pas au diapason du climat social. Il règne une grande insatisfaction sur la manière dont la politique économique et sociale est conduite par le gouvernement Raffarin. Les enquêtes d’opinion le confirment. Les préoccupations centrales touchent à l’emploi et au pouvoir d’achat. Le climat est donc plutôt à l’amertume, à l’inquiétude, ou au désaccord. Aussi, j’ai du mal à me faire à l’idée que les organisations syndicales soient si absentes aujourd’hui, alors que l’Assemblée nationale va réformer des aspects très importants du droit du travail. Le projet de loi sur les restructurations et les licenciements soumis au Parlement est très largement inspiré des revendications présentées par le Medef au mois de mars, que tous les syndicats avaient refusé. Nous avons proposé aux uns et aux autres de nous concerter pour réagir en conséquence. Malheureusement, la plupart de nos interlocuteurs considérant que le Medef n’avait pas obtenu entièrement satisfaction choisissent de faire le dos rond. Nous nous sommes donc retrouvés un peu seuls à nous opposer à la philosophie générale de ce texte. Mais ce n’est pas pour autant que nous allons abandonner ce terrain là. Aujourd’hui, nous organisons une journée d’information et de mobilisation par entreprise. Nous avons bien conscience d’être au cœur d’un affrontement plus global sur le droit du travail, d’une volonté de flexibiliser et de précariser davantage le marché du travail. Cette bataille ne se limitera pas à cet horizon législatif.

Vous ne croyez pas à un divorce entre le Medef et le gouvernement ?

BT. C’est de l’intox, un simili psychodrame... Ce que le président du Medef n’a sans doute pas accepté, c’est que Matignon n’ait pas été capable de tenir toutes ses promesses. En fait, il a obtenu 85% à 90% de ce qu’il demandait. Certains articles du projet de loi sur les restructurations sont exactement libellés comme les demandes que nous a proposé le Medef en mars lors des négociations. C’est du copier/coller. Ce n’est pas du procès d’intention, ce sont des faits. Le gouvernement n’est pas pro-patronal. Il est pro-Medef. C’est la conséquence de la stratégie de lobbying du Medef, pour obtenir de la majorité politique des décisions qu’il ne pouvait pas obtenir par la négociation. Il y a une vraie offensive patronale sur la conception et la réglementation du travail. Nous sommes ainsi confrontés à une volonté à la fois politique et patronale de grignoter étape par étape des aspects importants du droit social dans notre pays. Et cela me semble être l’enjeu dominant pour le syndicalisme français et européen. Est-ce qu’on accepte que le pouvoir unilatéral de l’employeur s’impose à chaque salarié ou est-ce qu’on tient bon sur le principe des conventions et des droits collectifs, la hiérarchie des normes ? C’est le gros défi qui nous est lancé, aux uns et aux autres. Et je ne crois pas que nous puissions y faire face en ordre dispersé.

Redoutez-vous les arbitrages de Jean-Pierre Raffarin sur les 35 heures ?

B.T. Je remarque qu’encore une fois le Premier ministre se pare d’une volonté de dialogue alors que nous serons de nouveau mis devant le fait accompli d’arbitrages qu’il annoncera le 9 décembre. De toutes façons, le gouvernement ne va pas revendiquer une loi remettant tout à plat. Il cherche, sans passer par une loi générale à remettre en cause l’acquis des 35 heures. Le régime applicable aux heures supplémentaires, le jour férié travaillé font partie de ses moyens. Ainsi, le lundi de Pentecôte travaillé est une manière de changer la réglementation sur la durée du travail. C’est un jour de travail volé aux salariés. Et si les salariés le décident, nous organiserons avec eux un arrêt de travail ce jour-là.

Considérez-vous que toute action intersyndicale interprofessionnelle est aujourd’hui impossible ?

BT. J’espère que rien ne sera impossible. Heureusement, dans certaines professions, nous savons agir ensemble. Mais au niveau interprofessionnel et sur des enjeux comme ceux-là, je constate l’incapacité manifeste de nous mettre d’accord sur des objectifs partagés, et encore moins sur des moyens d’action à développer ensemble. Je regarde les déclarations des uns et des autres. La CFDT, qui vient de tirer le bilan de son année d’introspection après le conflit des retraites et le débat qui s’est instauré en son sein, considère qu’il existe, dans le paysage syndical français deux pôles inconciliables, pour ne pas dire une CGT avec laquelle on ne peut pas faire grand chose. Ce serait assez suicidaire, pour les uns et les autres, compte tenu des prétentions du Medef de s’installer dans un tel schéma. C’est la raison pour laquelle nous ne nous résignons pas à cette situation de division syndicale. De même, il ne faut pas opposer mobilisation et négociation comme la CFDT a tendance à le faire. Sans une mobilisation des salariés, il n’y a aucune chance pour que nous obtenions gain de cause dans des négociations. Les exemples se multiplient. Dans le même temps, cela ne nous empêche pas d’être lucides sur nos propres capacités et sur nos limites. La CGT a de bons résultats aux élections professionnelles mais nous n’avons pas aujourd’hui l’implantation syndicale nous permettant de générer un mouvement suffisamment fort pour être entendu. C’est pourquoi nous lançons un plan de syndicalisation pour l’année prochaine.

Que pensez-vous de la décision du Conseil d’Etat concernant la non représentativité de l’Unsa ?

B.T. A travers sa demande, l’Unsa confirme qu’il y a bien un problème s’agissant des conditions applicables à la représentativité des acteurs sociaux. Et le Conseil d’Etat, qui renvoie la balle aux pouvoirs publics renforce l’urgence d’aborder cette question. Aucun critère objectif et incontestable aujourd’hui ne permet de définir qui, des organisations syndicales, serait ou ne serait pas représentative. C’est un décret de 1966 qui accorde une représentativité irréfragable pour cinq organisations sans jamais demander aux salariés ce qu’ils en pensent. Et c’est là que le système arrive à ses limites. Il n’y a aucune répercussion concrète aujourd’hui du poids des différents acteurs syndicaux. Or pour avoir des relations sociales saines, il faut accepter d’avoir des interlocuteurs disposant de mandats vérifiés démocratiquement, côté salariés, comme côté employeurs. Nous demandons depuis longtemps aux pouvoirs publics d’ouvrir le chantier d’une vraie réforme sur la représentativité des acteurs sociaux, aussi bien du côté des organisations syndicales de salariés que du côté des organisations d’employeurs. Je remarque que la représentativité des employeurs est aussi un sujet de controverse. La place prépondérante que s’octroie le Medef aujourd’hui dans les délégations patronales n’est pas un schéma pleinement partagé.

La renégociation de la convention Unedic va être un dossier social majeur en 2005. Redoutez-vous une remise en cause du système d’indemnisation chômage ?

B.T. On peut penser que le Medef va essayer de passer à la vitesse supérieure quant à sa vision du marché du travail à l’occasion de cette négociation sur l’indemnisation du chômage. Il faut s’y préparer. A nous de prendre les devants, encore une fois, sur un sujet comme celui-là, et, dans une concertation intersyndicale pour regarder quels sont les projets, les revendications que nous pourrions porter en commun avant cette négociation. Il nous faut obtenir de nouvelles sécurités au plan social et professionnel.

Le Medef effectue un retour très en force dans la gestion de l’assurance-maladie. Qu’en pensez-vous ? Quel rôle comptez-vous jouer dans les nouvelles institutions ?

BT. Cela ne m’étonne pas que le Medef ait choisi de revenir, dans la mesure où la réforme s’inspire là aussi de ses souhaits. Il a estimé que les nouvelles institutions de l’assurance maladie lui permettait, plus qu’auparavant encore, d’imposer son point de vue et de tenter de faire évoluer le système de l’intérieur. Et, objectivement, il le fait avec une part d’accord tacite dans le camp syndical. Nous allons nous débattre dans tout cela, avec les moyens qui sont les nôtres pour défendre la Sécurité sociale et les intérêts des salariés.

Propos recueillis par Catherine Delgado et Stéphanie Tisserond