La cgt
NOUS SUIVRE
  
Accueil  >> Travail  >> Syndicalisme
Publié le lundi 31 janvier 2005

Interview de Bernard Thibault pour l’Humanité



« Notre crédibilité se joue sur le quotidien des salariés »

Alors que les confédérations syndicales se retrouvent demain pour échanger leurs points de vue sur les 35 heures, les salaires ou l’emploi, et préparer une intervention commune, Bernard Thibault dit son souhait d’aboutir à une mobilisation au mois de février. Le secrétaire général de la CGT, dont le livre d’entretien Ma voix ouvrière sort en librairie le 12 janvier, appelle à développer une approche plus solidaire du syndicalisme et à prendre la mesure des attentes qui s’expriment vis-à-vis de la CGT.

Les confédérations se rencontrent demain après-midi. Qu’attendez-vous de cette réunion ?

Bernard Thibault. L’annonce par le gouvernement de son intention de faire voter rapidement des mesures qui remettront en cause de fait les 35 heures est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. J’espère que nous allons cette fois l’empêcher d’arriver à ses fins. Nous avons, les uns et les autres, déjà fait des déclarations assez voisines sur d’autres sujets, sans parvenir à construire des réactions unitaires. Il semble maintenant possible de se retrouver sur les 35 heures, l’emploi, les salaires, les nouvelles menaces sur le droit du travail... Y compris pour appeler à la mobilisation des salariés dans les premiers jours de février. La CGT fera tout demain pour contribuer à cette perspective que nous considérons comme indispensable.

Les syndicats ont été unanimes à dénoncer les nouvelles mesures d’assouplissement. Vos points de convergence sont-ils suffisants pour aller jusqu’à l’organisation d’une - mobilisation ?

Bernard Thibault. La réunion va préciser les analyses de chacun. L’essentiel est de savoir si nous acceptons d’accompagner le processus d’allongement de la durée du temps de travail et la moindre rémunération des heures supplémentaires, ou si nous agissons pour conserver les 35 heures dont ne bénéficient d’ailleurs par encore tous les salariés, en particulier ceux des petites entreprises. Mais soyons clair, une mobilisation doit venir appuyer notre position.
La crédibilité des représentants syndicaux vis-à-vis du gouvernement est aussi en cause. Je constate qu’une fois de plus nous sommes mis devant le fait accompli. Quand le ministre délégué aux Relations du travail nous a questionnés, nous lui avons tous répondu que des grandes marges de manoeuvre ont déjà été consenties aux employeurs avec les assouplissements Fillon et qu’une nouvelle modification législative n’est pas nécessaire. Or nous nous retrouvons devant la décision unilatérale de légiférer de la part d’un gouvernement qui vante le dialogue social. Il faut dénoncer cette supercherie au service des revendications du MEDEF. Si nous continuons de nous laisser imposer - sans réagir comme il se doit - des reculs sociaux pour le quotidien des salariés, il ne faudra pas s’étonner que le gouvernement se croie tout autorisé à l’avenir.
J’ajoute que nous avons aussi une responsabilité vis-à-vis des tous les syndicalistes d’Europe. Après les annonces du premier ministre, beaucoup de syndicats d’autres pays nous ont demandé ce que nous avions l’intention de faire. Quand une entreprise allemande modifie son temps de travail, c’est immédiatement relayé dans les autres pays pour le vendre comme un modèle à suivre. Les annonces de Jean-Pierre Raffarin ont déjà fait le tour d’Europe. Si le gouvernement parvient à remettre en cause la durée du temps de travail dans le pays où elle est réputée être la plus réduite, c’est un handicap pour les 35 heures revendiquées par les syndicats européens.

Le gouvernement multiplie aussi les messages contre les services publics. Les 18, 19 et 20 janvier, les salariés de La Poste, les cheminots, les fonctionnaires et enseignants se mobilisent. Pensez-vous qu’un mouvement peut prendre forme autour de la défense des services publics ?

Bernard Thibault. C’est heureux que des rendez-vous de mobilisation se précisent et se multiplient. Le gouvernement, par sa politique, provoque des ruptures dramatiques tant pour les missions de service public que pour les personnels qui en ont la charge. C’est toujours le cas dans la santé, à l’éducation nationale, à La Poste. La conception du budget à la SNCF nous fait revenir des années en arrière. La philosophie du gouvernement sur le budget (moins d’impôts, moins d’État) place les personnels dans des situations insoutenables. Cela fait par exemple plus de dix ans que la CGT revendique à GDF la modernisation de la partie du réseau la plus vétuste. N’est-il pas scandaleux d’attendre une catastrophe pour promettre une rénovation du réseau que les impératifs de sécurité exigent depuis longtemps ? La culpabilisation, parfois outrancière, dont sont victimes les ouvriers, employés, techniciens du public atteint les limites du supportable. Nous sommes dans des secteurs où les outils syndicaux existent pour que s’expriment les revendications et, tout en se gardant d’une vision trop mécanique des événements, les prochaines mobilisations rendent crédibles des actions interprofessionnelles et une mobilisation pour la défense du service public sur le long terme.

Le président de la CFE-CGC a déclaré la semaine dernière que « les syndicats ne sont plus capables de mobiliser dans la rue ». Qu’en pensez-vous ?

Bernard Thibault. Peut-on arriver à ce constat sans avoir essayé ! Toutes les enquêtes d’opinion indiquent un taux de 60 à 70 % de mécontents de la politique économique et sociale du gouvernement. Je ne peux pas croire qu’il existe un tel niveau de critique et que le mouvement syndical soit incapable d’occuper son créneau pour influer sur les décisions des pouvoirs publics.
Dans votre livre, Ma voix ouvrière, vous expliquez que pour parvenir à dépasser l’opposition entre les syndicats dits « réformateurs » et ceux dits « contestataires », il faut travailler à « intensifier les relations entre syndicats et salariés ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Bernard Thibault. Le syndicalisme joue sa crédibilité sur le quotidien des salariés et non sur la concurrence intersyndicale. Si le pluralisme a comme conséquence de nous rendre immobiles dans la défense de leurs intérêts, nous pourrions, tous autant que nous sommes, être jugés inefficaces. Il y a déjà des précédents. Nous avons, par exemple, été incapables de réagir ensemble à la modification des règles du licenciement économique ou de peser pour consolider la Sécurité sociale.
La faible syndicalisation en France est une donnée majeure. Et les syndiqués sont majoritairement issus du secteur public. Tout n’est pas de notre faute. Le fait syndical est combattu pied à pied dans les entreprises privées. Mais nous sommes en droit habilités à représenter tous les salariés, y compris pour négocier en leur nom. Nous devons donc chercher à les représenter tous, à prendre en compte l’avis du plus grand nombre, aujourd’hui non syndiqués. Un des plus gros risques pour le syndicalisme français serait de rester figé sur des règles qui alimentent la dispersion syndicale et autorisent un décrochage entre ce que portent les organisations et les aspirations des salariés. Si les syndicats ne veulent pas à leur tour être accusés de prendre des positions coupées des attentes, ils doivent exiger des règles plus démocratiques. Je sais bien que cela ne fait pas l’unanimité dans le monde syndical. Mais j’estime que tout représentant dans une démocratie a des comptes à rendre à celles et ceux qu’il représente.

Dans votre livre, vous constatez que les « déserts syndicaux » gagnent du terrain. Vous affirmez que « laisser les choses en l’état serait une attitude coupable ». Comment avez-vous décidé de vous attaquer à ce problème ?

Bernard Thibault. Les choses ne peuvent effectivement pas rester en l’état. C’est pourquoi avec l’ensemble de nos syndicats nous nous lançons dans un vaste plan national de syndicalisation qui débutera le 13 janvier par une campagne d’adhésion à la CGT. Dans une période où le gouvernement est à ce point asservi aux thèses patronales, l’attente à l’égard de la CGT est importante. Nos progrès aux élections professionnelles le confirment. Les salariés qui ont besoin d’aide viennent le plus souvent réclamer un soutien dans nos permanences. Nous devons consacrer davantage de temps et de moyens à y répondre, à construire des syndicats. À nous d’expliquer aux salariés, particulièrement ceux des petites entreprises, que nous ne pourrons pas répondre à tous leurs besoins s’ils ne s’organisent pas. Pour réussir, nous devons, dans la CGT, changer de braquet en étant convaincu qu’il ne suffit pas d’être fort dans son entreprise où sa branche professionnelle. Il faut être fort partout. Une revendication gagnée à un endroit aide tout le monde. A contrario, la faible implantation syndicale limite nos capacités d’action. Nous devons développer une approche plus solidaire de la CGT à partir des secteurs où nous existons. La disparité des situations sociales est un fait que nous n’avons pas souhaité mais qui a une incidence sur la démarche syndicale. Le développement de notre activité se fera sur notre capacité, d’une part à être bien CGT dans une très grande diversité de situation, et d’autre part à être en mesure d’organiser des mobilisations coordonnées pour les revendications, pour la conquête de droits collectifs comme un nouveau statut du travail salarié par exemple. Si nombre d’hommes politiques, économistes, sociologues sont contraints d’argumenter sur l’idée d’une sécurité sociale professionnelle, c’est que nous avons marqué des points. Il nous faut maintenant l’organisation à la taille de nos ambitions.

La plupart des syndicats ont pris assez vite position sur la constitution européenne. Pourquoi c’est si long avec la CGT ?

Bernard Thibault. Nous voulons autant que possible que notre expression s’appuie sur un maximum de connaissance par les syndiqués des termes du débat. Notre contribution est en train de s’élaborer. Certains considèrent que le délai que nous nous sommes donné serait révélateur d’un problème politique alors que, pour nous, il s’agit d’une démarche délibérée. L’expérience montre que, sur certains sujets, si on ne prend pas le temps de discuter et d’informer les syndiqués, on peut se planter. Le mois de janvier est mis à profit pour intensifier les débats, avant le comité national confédéral des 2 et 3 février prochain qui s’exprimera. Je remarque qu’encore aujourd’hui peu sont informés ou s’intéressent à la question. Des opinions différentes existent dans l’organisation, ce n’est pas surprenant. Pour un syndicat, le débat n’est pas tout à fait de même nature et est moins central que pour un parti politique. C’est l’ensemble des enjeux européens qui nous mobilisent dont plusieurs directives, celle sur le temps de travail et celle sur les services, sont combattues par la Confédération européenne des syndicats. Nous préparons une euro-manifestation qui aura lieu 19 mars à Bruxelles sur ces sujets et sur l’emploi. Nous visons l’objectif de 15 000 participants sous les drapeaux de la CGT.

Entretien réalisé par Paule Masson