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Publié le vendredi 11 février 2005

Interview de Bernard Thibault pour le Télégramme de Brest



Vous publiez un livre d’entretiens, « Ma voix ouvrière ». Qu’est-ce qui vous a amené à cette démarche ?

C’est Liliane Rodde, éditrice chez Stock, qui m’a convaincu de la justesse de cette démarche après le mouvement de défense des retraites de 2003.

Vous publiez un livre d’entretiens, « Ma voix ouvrière ». Qu’est-ce qui vous a amené à cette démarche ?

C’est Liliane Rodde, éditrice chez Stock, qui m’a convaincu de la justesse de cette démarche après le mouvement de défense des retraites de 2003. Il m’est apparu qu’il pourrait être utile de faire entendre une parole syndicale. Il m’a semblé possible de répondre à la curiosité du public en décrivant mon parcours militant (sans tomber dans le « people »). Dans ce livre, j’explique mon engagement syndical et les enseignements à tirer de mon expérience. « Ma voix ouvrière », c’est aussi un moyen de penser l’avenir du syndicalisme.

Comment devient-on le patron de la première organisation syndicale française à 40 ans ?

Vous comprendrez que je n’aime pas, en l’occurrence, le mot « patron ». Je suis devenu secrétaire général de la CGT à la suite de concours de circonstance qui se sont succédé. Je me suis engagé après une année de boulot. Je suis entré en syndicalisme au niveau de l’atelier. Et puis, de fil en aiguille, j’ai été sollicité pour en faire davantage.

Au point de devenir une personnalité très médiatique en 1995…

Je ne l’ai pas cherché, mais il est vrai que pendant la grande grève de 1995 je passais tous les jours à la télévision comme porte-parole des cheminots. Cela a pris d’autant plus d’importance aux yeux des médias que cela faisait longtemps que nous n’avions pas connu de conflits comparables à ces grèves.
Je me souviens que pendant les premiers jours du mouvement, nous étions bons à jeter aux chiens. Pour les médias, nous étions les « terroristes » du moment. Tout à basculé après la publication d’un sondage qui montrait que 66 % des Français soutenaient la grève. J’ai sans doute acquis une certaine notoriété parce que les cheminots sont devenus alors la profession symbolique de la lutte contre le plan Juppé.

Vous n’étiez pas préparé à cette notoriété. Vous a-t-elle gêné ?

Sur le coup, on ne prend pas la mesure du phénomène. Le plus lourd, c’est de prendre conscience de la portée de ses propos.

On a longtemps perçu la CGT comme étant la « courroie de transmission » du Parti communiste. Est-ce encore le cas aujourd’hui ?

Les rapports entre la CGT et le PC ont profondément changé. Personne, de bonne foi, ne peut désormais nous faire le reproche d’être cette courroie de transmission que vous évoquez. Certains cherchent certes à entretenir cette légende, mais pour les salariés, et c’est cela qui compte, nous sommes perçus comme authentiquement syndicaux.

Comment expliquez-vous le faible taux de syndicalisation que l’on observe en France ?

Cela s’explique d’abord par l’attitude des employeurs. L’attitude des employeurs français est sans doute une des plus répressives d’Europe. Cela s’explique par notre histoire sociale et politique qui s’est déroulée sur un fonds de violence. La plupart des patrons français refusent toute forme de contrepouvoir. Cela se traduit chaque année par le licenciement de 12 000 délégués du personnel et, cela, malgré la protection attachée à cette fonction.
La deuxième cause tient à ce que si notre droit syndical est très précis, très élaboré et inscrit dans des textes, les mesures destinées à le mettre en œuvre sont rarement prises. Et la gauche qui a gouverné pendant plus de dix ans au cours du dernier quart de siècle, porte à ce sujet une responsabilité aussi lourde que celle de la droite.
La structure de l’emploi en France explique aussi pourquoi le taux de syndicalisation est plus faible dans notre pays que dans des pays comparables. Il y a chez nous plus de CDD, plus de temps partiel, plus d’instabilité. Cela rend plus difficile l’organisation du syndicalisme.

Les organisations syndicales n’ont-elles pas, elles aussi une part de responsabilité ?

Notre principale insuffisance est de n’avoir pas su nous organiser au sein des petites et moyennes entreprises qui constituent une part très importante du tissu économique français. Nous avons décidé au mois de janvier de cette année de remédier à ces insuffisances et nous mettons en place un plan syndical qui nous permettra d’aider les salariés des PME de s’organiser au sein de leurs entreprises.

Dans votre livre vous exprimez une hostilité déclarée à l’égard de la CFDT et de son secrétaire général François Chérèque. Seriez-vous rancunier ?

Mon opposition envers François Chérèque vient de l’épisode de la réforme des retraites. Cette affaire nous a profondément divisé. Et si je relate dans le détail ces événements, c’est parce qu’il faut que les salariés sachent sur quoi nous avons buté en 2003. Il faut qu’ils sachent la manière dont certains se sont comportés, et quelles ont été alors nos différences de stratégie syndicale. Je ne suis pas du tout enclin à entretenir les divergences, mais je souhaite que l’expérience du printemps 2003 serve à l’avenir l’ensemble du mouvement syndical.

Aujourd’hui vous êtes vent debout contre les projets de remise en cause de la loi sur les 35 heures. Ne serait-il pas plus raisonnable de consentir certains assouplissements ?

La manifestation que nous organisons demain contre la remise en cause des 35 heures est largement approuvée par l’opinion. D’après un sondage CSA, 69 % des Français soutiennent notre démarche destinée à empêcher l’adoption de mesures dont les salariés seraient une fois de plus les victimes.
Savez-vous que la France est au premier rang mondial pour la production horaire, et que le coût horaire du travail est seulement au quinzième rang mondial. C’est dire qu’il existe des marges. C’est pourquoi les manifestations de demain mettront l’accent sur la revalorisation du pouvoir d’achat. Nous dirons haut et fort que c’est au tour des salariés d’obtenir un retour sur ce qu’ils produisent. Dans un pays où la moitié des personnes qui ont recours aux aides des organismes charitables comme le secours catholique ou le secours populaire travaillent, qui peut nier que la question du pouvoir d’achat est centrale ?

Vous déclenchez un nouveau mouvement social alors que la campagne pour le référendum européen commence. Avez-vous l’intention de transformer ce scrutin en troisième tour social ?

Ce n’est pas parce qu’il y a un référendum qu’on doit décréter la paix des braves ou je ne sais quelle pause sociale. Si le gouvernement voulait la paix sociale, il ne se disposerait pas à s’attaquer aux 35 heures et il augmenterait les salaires de la fonction publique. Quand on fait ses courses et qu’on constate à quel point le coût de la vie a augmenté, on ne se demande pas s’il va y avoir un référendum.

Propos recueillis par Philippe Reinhard

Interview reproduite avec l’aimable autorisation du journal le Télégramme de Brest. Tous droits de reproduction et de diffusion réservés au journal.