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Publié le vendredi 11 février 2005

Interview de Bernard Thibault pour le Progrès



« La sinistrose n’est pas une fatalité »

Pour Bernard Thibault, secrétaire général de la Cgt, une mobilisation importante lors de la manifestation d’aujourd’hui peut « contraindre le gouvernement à négocier »

Les 35 heures, dénominateur commun de cette manifestation ?

Nous appelons les travailleurs à se mobiliser en particulier sur le temps de travail. Tous les salariés sont loin d’être traités à la même enseigne : près de cinq millions d’entre eux n’ont pas encore droit aux 35 heures. Il faut relativiser, par ailleurs, le slogan gouvernemental, selon lequel les Français voudraient travailler plus pour gagner plus : le gouvernement vient d’instituer un jour de travail gratuit et de diminuer les majorations des heures supplémentaires dans les PME (de 25 à 10%).

A quoi sert-il de manifester ? Le gouvernement n’a pas semblé tenir compte des actions organisées depuis 2003...

C’est une posture gouvernementale classique, qui consiste à minorer le mouvement social et à le banaliser. Or, comme l’ont montré les scrutins de 2004, il est clair qu’une majorité de Français conteste les orientations économiques et sociales actuelles. Aujourd’hui, les salariés s’inquiètent d’autres réformes en cours, comme sur la sécurité sociale. Avec une mobilisation importante, nous pouvons contraindre le Medef à négocier, dans les branches professionnelles et au plan interprofessionnel. De son côté, si le gouvernement ne prend pas l’exacte mesure de ce qui se passe dans la tête des Français, il risque d’avoir un réveil difficile.

Cette journée est-elle l’occasion de montrer une volonté d’unité syndicale ?

En 2004, c’est plutôt la dispersion qui l’a emporté. Aujourd’hui, nous sommes rentrés dans une phase où, même s’il n’y a pas rédaction d’une plate-forme commune, les organisations syndicales ont pris conscience qu’il était indispensable d’appeler ensemble à une mobilisation sur l’emploi, le temps de travail et le pouvoir d’achat. Sinon le gouvernement va poursuivre ses réformes en n’écoutant que la voix du patronat.

Dans votre livre (1), vous qualifiez d’« impardonnable » l’attitude de la CFDT à propos de la réforme sur la retraite. Est-il néanmoins possible de construire quelque chose avec ce syndicat dans l’avenir ?

Je n’ai pas compris l’attitude de la CFDT, alors que la mobilisation contre la réforme de la retraite avait atteint un niveau exceptionnel. Je le dis, faisant je le crois œuvre utile, en donnant des éléments de compréhension. Il ne s’agit pas de s’enfermer dans le passé : pour que nous puissions dépasser nos divergences, il faut que l’on comprenne mieux sur quoi nous butons. Je me félicite de ce que, syndicalement, 2005 commence sur des convergences.

Croyez-vous possible un syndicalisme moins atomisé et plus efficace ?

Cela passera par une réforme des critères de représentativité. Ma proposition serait d’organiser des élections professionnelles auxquelles participeraient absolument tous les salariés. Dès lors qu’un syndicat recueillerait au moins un certain pourcentage des voix, il pourrait être reconnu comme représentatif. Pour plus d’efficacité dans les négociations, il faudrait instaurer une clause de majorité. Aujourd’hui, la signature d’une seule organisation, même minoritaire, suffit à valider un accord.

Le dialogue avec le Medef est-il possible quand l’un des successeurs éventuels de Ernest-Antoine Seillière déclare que « la liberté de penser s’arrête là où commence le code du travail ? »

Cette déclaration fracassante confirme que l’un des prochains objectifs de la principale organisation patronale est de s’attaquer au code du travail. Il ne faut pas se faire d’illusions sur les conceptions du Medef en matière de relations sociales : il ne discutera que sur la base d’un rapport de forces. S’agissant du droit du travail, c’est un siècle de batailles syndicales qui est en jeu. Le droit individuel des salariés ne peut être garanti que dans le cadre du droit collectif.

Selon certains observateurs, les Français seraient moroses et ne croiraient plus en rien. Qu’en pensez-vous ?

A nous de transformer ce mécontentement larvé, ce sentiment de ne pas être entendu, en exigences plus concrètes. La manifestation d’aujourd’hui sera l’occasion de démontrer que la sinistrose n’est pas une fatalité. Je crois que ce 5 février sera un moment clef, qui va inaugurer un nouveau cycle dans les relations sociales.

Propos recueillis par Pierrick Eberhard et Nicolas Ballet

(1)« Ma voix ouvrière » (Stock, 18 euros)

Interview reproduite avec l’aimable autorisation du journal Le Progrès. Tous droits de reproduction et de diffusion réservés au journal.