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Publié le mercredi 23 février 2005

Interview de Bernard Thibault par Libération du 21 février 2005



N’était-il pas paradoxal de plaider pour ne pas prendre position sur la Constitution européenne alors que la CGT elle-même avait exigé la tenue d’un référendum sur le sujet ?

La position du CCN est maintenant celle de toute la CGT . Je ne rouvrirai pas le débat
là-dessus. Intervenir d’un point de vue syndical ne se pose pas dans les mêmes termes que pour un parti politique. Que la CGT s’exprime à propos d’un traité qui aura des conséquences sur la vie des salariés, c’est une évidence. Autre chose est de savoir quelle attitude prendre vis à vis d’un référendum de cette nature. La vocation d’un syndicat est de rassembler les salariés sur leurs revendications. C’est vrai avant le référendum, ce sera vrai après. Ceux qui sont dans l’action sur les 35 heures ou les salaires voteront pour certains oui, pour d’autres non. Cela ne doit pas être selon moi une source de clivage dans l’action syndicale en France et en Europe.

Quelle est la nature de la position de la CGT ? Un simple avis ? Une consigne de vote ?

Il faudrait lire l’ensemble de la résolution adoptée par le Comité confédéral national le 3
février. Le CCN a livré une appréciation des enjeux européens, qui ne se limitent pas au
seul traité, même si en France cela prend une dimension particulière puisqu’un
référendum sera organisé. Notre texte est une appréciation du contenu du traité. La
présence du titre III nous faire dire qu’il demeure d’inspiration libérale, même si nous
notons que l’intégration de la charte des droits sociaux est le résultat du combat
syndical. Nous avions manifesté à Nice, en décembre 2000 pour cela. Au final, le CCN
s’est prononcé pour le rejet du traité, même s’il appartiendra à chaque citoyen de se
prononcer lors du référendum.

Pensez-vous que le débat interne de la CGT a été instrumentalisé par des forces politiques ?

Pas de manière structurée au sens où un ou des partis politiques se serai(en)t donné
comme objectif de peser de manière structurée dans le débat de la CGT. Mais,
inévitablement le positionnement des partis politiques de gauche a pesé sur la
manière dont on a raisonné à l’intérieur du syndicat. Certains militants de partis ont
pu penser, par le biais de la CGT, relégitimer une position qu’ils n’avaient pas fait
triompher ailleurs. D’autres ont pu chercher à donner plus de poids à la position qui était celle d’un parti. Cela rejoint une question fondamentale que nous devrons
approfondir à l’occasion du congrès en 2006 : qui voulons-nous rassembler dans la Cgt ? Et quel est le champ que nous voulons occuper en tant que syndicat ? Ce débat surgit à l’occasion du traité constitutionnel. Il serait de toute manière apparu tôt ou tard sur un autre sujet.

La CFDT a déjà eu ce débat. Elle a choisi la « société civile » contre la « société politique »…

Ce n’est pas un problème de refus de la politique, ou de remise en cause de la liberté
d’engagement politique de nos adhérents. Mais ce que je ressens, c’est une tendance,
dans le contexte d’affaiblissement des partis et de désunion à gauche à attendre de la CGT en raison de son influence grandissante, qu’elle se substitue aux politiques. Nous sommes une force syndicale. Nous devons exercer nos responsabilités, et uniquement celles-là. Elles sont déjà énormes.

Le plus simple n’est-il pas de s’interdire de participer au débat politique comme le fait Force ouvrière ?

Au nom de quoi nous interdirions-nous par principe de prendre position
en tant que syndicat. Cela s’apprécie au cas par cas. Rappelez-vous le second tour de l’élection présidentielle de 2002, où nous avions eu une expression assez claire (en appelant à voter contre Le Pen, ndlr). L’indépendance ne signifie pas la neutralité. Il y a des silences qui deviennent des prises de position politique.

Faut-il revoir l’architecture même de la confédération CGT ?

Il faut surtout revoir nos modes de fonctionnement. Nous devons réfléchir à la manière dont nous organisons les salariés dans des cadres professionnels sans cesse en évolution. Mais pour ce qui concerne les piliers de la confédération que sont le CCN ou la Commission exécutive, je ne crois pas qu’il s’agisse des changements prioritaires.

Vous évoquiez un problème de démocratie interne. Où se situe-t-il ?

Quand on décide collectivement qu’une position de la Cgt est précédée d’un débat avec les syndiqués, j’aimerais qu’on parvienne à un taux de participation supérieur à 5%. Il ne s’agit pas de verser dans un basisme simpliste, de vouloir recueillir systématiquement l’avis de tous les syndiqués en toute circonstance. Il faut des instances représentatives. Mais notre démarche, c’est faire du syndiqué un acteur de notre organisation. Nous n’avons toujours pas les outils adéquats.

Le prochain congrès de la CGT a lieu dans un an. Vous représenterez-vous au poste de secrétaire général, et dans ce cas, poserez-vous vos conditions pour avoir les moyens d’adapter la CGT à cette nouvelle donne ?

Je n’ai pas de conditions à poser. Il y aura un débat d’orientation entre les syndicats de la CGT. Parallèlement il y aura une discussion sur la composition et le rôle de la
direction confédérale, dont son secrétaire général qui n’est pas qu’un facteur ou le porte-parole de service.

Personnellement, avez vous envie de rempiler ?

Cela ne se pose pas comme cela. Les envies personnelles comptent, mais c’est
secondaire.

Au vu des manifestations pour le pouvoir d’achat ou contre la réforme du temps de travail, Pensez-vous que le mouvement social retrouve sa force ?

Oui, à l’évidence. Nous avons eu un réel succès le 5 février. Même si le gouvernement
prétend le contraire. Ce succès était loin d’être acquis. Plus de 600 0000 personnes dans
les rues sur des revendications sociales. Nous avons un devoir de suite, en créant des
moments de coordination aidant les salariés des entreprises à percevoir qu’ils ne sont
pas seuls dans leur coin à agir ou à attendre des réponses à leurs revendications. La journée du 10 mars avec arrêt de travail va permettre de pousser plus fort. On peut gagner l’ouverture de négociations salariales mais aussi obtenir que les entreprises renoncent à faire travailler gratuitement le lundi de Pentecôte. C’est en ce moment que les grands groupes annoncent des profits records.

La proximité du référendum va conduire à mettre les luttes en veilleuse, pour éviter la confusion entre le mécontentement social et enjeux européens ?

Les questions de pouvoir d’achat sont posées aujourd’hui. La mise en pièce des 35 heures, c’est le gouvernement qui l’impose aujourd’hui, la réforme de l’Education aussi. On ne va pas nous demander de décréter une pause sociale, au motif qu’il y a un référendum. Le gouvernement ne peut pas nous imposer des réformes contestées par tous les syndicats et penser que les salariés resteraient l’arme au pied.

Recueilli par Hervé Nathan et François Wenz-Dumas

Interview reproduite avec l’aimable autorisation du journal Libération. Tous droits de reproduction et de diffusion réservés au journal.