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Publié le lundi 26 septembre 2005

110e anniversaire du congrès constitutif de la Cgt



Monsieur le député-maire,
Mesdames, messieurs,
Chers amis, chers camarades,

Nous sommes réunis aujourd’hui pour commémorer le 110ème anniversaire de la
tenue du Congrès constitutif de la CGT. Bien que la salle « Antignac » ait disparu,
on peut dire que c’est ici même que, du 23 au 28 septembre 1895, se sont réunis
ses 75 délégués, dont trois femmes, venant de dix-sept villes, représentant 126
chambres syndicales, 28 fédérations de syndicats, 18 bourses du travail. Les
travaux durent six jours. Le choix de Limoges ne relève pas du hasard. La
combativité des porcelainiers y était exemplaire. La solidarité active avec La
Commune de Paris et ses militants réfugiés en Limousin avaient donné à Limoges
le surnom de capitale révolutionnaire du Centre de la France. En 1895 la
Fédération des syndicats de Limoges regroupait déjà 53 syndicats, comptant
5727 adhérents.

Le « 7ème congrès national corporatif » de Limoges a été précédé par le Congrès
national des syndicats de France réuni à Nantes du 17 au 22 septembre 1894.
Celui-ci était composé essentiellement de délégués de la Fédération des
syndicats, créée en 1886 et où dominent les « guesdistes », et de délégués de la
Fédération des bourses du travail, créée en 1892 et dirigée par « l’anarchiste »
Pelloutier et l’assemblée traite déjà de l’unification. Les représentants de la
Fédération des syndicats y sont minoritaires et réticents à une construction
unitaire qui leur échappe, ceux des bourses ne font rien pour construire un
compromis avec eux. Les premiers en sortent affaiblis et la Fédération des
syndicats disparaîtra en 1898. Celle des bourses ne se fondra vraiment dans la
CGT qu’en 1902. Et c’est le congrès de Montpellier, dit « de la 2ème naissance »,
qui en quelque sorte « ratifiera » définitivement le processus unitaire dont est
née la Confédération générale du Travail.

Il reste que le pas décisif a été accompli à Limoges. C’est au cours des trois
séances du vendredi 27 septembre que les délégués discutent et votent les
statuts de « l’organisation unitaire et collective qui prend pour titre :
Confédération générale du travail ». Limoges n’a pas usurpé son titre de berceau
du syndicalisme français.

Le mouvement ouvrier français se construit tout au long du XIXe siècle, en
réaction et en contrepoint de la révolution industrielle. En réaction parce qu’avec
une accélération brutale sous le second empire, la révolution industrielle modifie
profondément la situation économique du pays et la composition sociale du monde
du travail ; en contrepoint, parce que cette révolution industrielle s’opère dans
un cadre politique fortement marqué par la Révolution de 1789 qui a produit la
« Déclaration des droits de l’homme et du citoyen », et parce qu’une large partie
du monde du travail encore constituée d’hommes de métier traditionnels, où se
recruteront beaucoup de pionniers du syndicalisme et de militants républicains,
est prise en tenaille entre les ravages de la prolétarisation et les lourdes
conséquences de la loi Le Chapelier.

En 1791 en effet, dans la foulée de l’abolition des « corporations » destinée à
libérer le commerce et l’industrie, le citoyen LE CHAPELIER a fait voter par
l’Assemblée Constituante la loi interdisant toute forme d’association ouvrière et
patronale. La loi LE CHAPELIER aboutit non seulement à l’interdiction des
« coalitions », c’est-à-dire de toute réunion de personnes en vue d’exercer une
action commune, mais aussi à celle de toutes les formes anciennes ou nouvelles
de société d’entraide et de secours mutuel. Une chape de plomb recouvre
pendant plus de 70 ans les aspirations à la solidarité collective, alors même que la
révolution industrielle en marche bouleverse les rapports sociaux et crée des
situations de rupture dramatiques pour des millions de prolétaires.

Le propre commentaire de LE CHAPELIER sur sa loi est saisissant : pour lui,
désormais, « il n’y a plus que l’intérêt de l’individu et l’intérêt général ». Ainsi le
mouvement qui, au nom de la liberté et de l’égalité de chaque homme et de
chaque citoyen, abolit les privilèges de la naissance et l’absolutisme monarchique,
accomplit ce projet à travers l’exaltation de l’intérêt individuel et l’imposition
légale de l’intérêt général.

Cette utopie à la fois libérale et étatiste met en scène des individus abstraits
doués par la seule nature et une mécanique de la décision rationnelle exprimée
par la loi et mise en œuvre par la fraction dite « la plus éclairée » des
« représentants » du peuple. Ce faisant, elle proscrit par la loi toutes les
relations à travers lesquelles se construisent les individus réels dans l’espace
social, elle tue dans l’œuf le tâtonnement et le foisonnement des initiatives
démocratiques sans lesquels ne peut réellement émerger et évoluer le compromis
politique de « l’intérêt général ».

Si le mouvement ouvrier à ses débuts est la matrice du syndicalisme et de la
CGT, il est aussi une des sources du développement des nombreux courants de
l’anarchisme et du socialisme français qui se font « concurrence ».

Il ne faut donc pas s’étonner que les premiers échanges vifs du congrès
constitutif de 1895 se font à propos de la motion, qui sera largement votée et,
qui stipule « les éléments constituants de la CGT devront se tenir en dehors de
toutes les écoles politiques » et que ce débat se perpétuera notamment au
congrès d’Amiens, celui de la Charte, et bien au-delà ! Même si cela se produit
dans des conditions très différentes, il n’y a pas d’époque ni de pays au monde où
la question de la nature des rapports entre syndicats et partis, entre syndicats
et politique, ne s’est pas posée et ne se pose en permanence. Toutefois sur cette
question comme sur toutes les autres, il faut se garder de sombrer dans
l’anachronisme, en sous-estimant le décalage existant entre les fondateurs de la
CGT, héritiers directs de la révolte des Canuts lyonnais, de la révolution de 1848
et de la Commune de Paris, et nous qui abordons le XXIème siècle.

Pour autant, notre référence aux révolutions françaises est toujours vivante, le
contenu libérateur progressiste et universel de la devise républicaine continue à
être au cœur de notre conception des luttes sociales. Surtout c’est en mesurant
chaque jour combien l’esprit de combativité et l’exigence de l’unité du monde du
travail qui ont inspiré les congressistes de Limoges, sont toujours les bonnes clés
pour affronter les défis d’aujourd’hui, que nous ressentons le lien profond qui
nous unit à eux : plus de 100 ans de luttes sociales ont fait la preuve de la
validité de notre concept syndical, « s’unir pour résister et, au delà, s’unir pour
promouvoir le progrès social ».

Le terme syndicat est formé de la juxtaposition de deux mots, l’un qui signifie
« avec » ou « ensemble » et l’autre « droit » ou « justice ». Au XVIème siècle
déjà, l’adjectif « syndical » désigne ce qui est fait par une communauté, par
opposition aux actions des particuliers, et « faire syndicat », expression qui date
de 1514, (excusez du peu, 1 an avant la victoire de François 1er à Marignan !)
signifie s’associer pour la défense d’intérêts communs. Dès 1697, on dénomme
« chambre syndicale » un corps qui s’occupe des affaires d’un groupe
professionnel. Le « Syndicat » apparaît, vers 1840, comme association de
défense des intérêts professionnels.

Syndicalisme exprime donc la somme de tous ces concepts : représentation d’une
collectivité aux intérêts communs, dans un esprit de droit et en vue de la
justice...

Notre syndicat a pris le parti d’agir et non de subir, en tenant tête à l’arbitraire
patronal et à la raison d’Etat. Les valeurs qui portent cette résistance, égalité,
justice, citoyenneté, et les comportements qui lui donnent corps, solidarité,
écoute et responsabilité démocratiques, sont les traits d’identité de la CGT que
nous voulons projeter sur l’avenir. Ils alimentent en permanence sa combativité,
conditionnent son efficacité et assurent sa crédibilité. Ils sont les garants d’un
engagement, lucide et transparent sur des objectifs partagés parce que
débattus, évitant toute forme de manipulation et autorisant le compromis de
négociation contre toute forme de compromission.

En résistant collectivement aux exigences de la rentabilité et aux contraintes de
la production, en revendiquant une répartition des richesses produites plus
favorable au travail, les salariés ont depuis plus d’un siècle établi des lignes de
défense, des pôles de résistance qui sont autant de bases d’appui pour prendre
pied sur l’avenir.

La CGT, en animant le combat revendicatif et les luttes sociales, contribue ainsi
à accréditer leur vertu émancipatrice pour conquérir des droits et les faire
respecter. Seul un travail de terrain permet de le démontrer dans des conditions
concrètes qui sont celles de l’âpreté des luttes sociales et de la diversité d’un
monde du travail en perpétuelle évolution. Ce qui peut séparer est moins
important que ce qui doit unir. Le premier objectif de la CGT est de travailler à
la cohésion, à la convergence, à l’unité de l’ensemble des salariés, pour consolider
et améliorer l’ensemble des garanties collectives en matière de rémunération, de
qualifications et de droits.

Nous sommes lucides : aucune organisation ne peut avoir la prétention,
actuellement, de créer, seule, les conditions permettant de relever les défis qui
se présentent au monde du travail. Pour y parvenir il faut, dans la vie quotidienne
et à chaque niveau de l’activité syndicale locale, nationale et internationale,
rechercher le débat, accepter la contradiction. Il faut susciter et encourager la
confrontation des idées, la considérer comme un mode normal des relations entre
organisations, faire de l’unité syndicale un bien commun et non une menace
planant sur l’identité de chacun. L’unité n’est pas un détour tactique, elle est la
condition irremplaçable pour que les salariés affirment toute leur place dans la
société.

C’est pourquoi la CGT, première organisation syndicale française par son
ancienneté et son influence, aura toujours à cœur de porter le drapeau de l’unité
des salariés et de leurs organisations syndicales. Nous l’avons fait lors de cette
rentrée 2005, et ce n’est un secret pour personne que la décision de toutes les
organisations syndicales de notre pays de faire du 4 octobre une grande journée
de mobilisation de grève et de manifestation pour l’emploi, le pouvoir d’achat et
la défense du service public, doit beaucoup à notre force de conviction et à notre
constance.

Il n’y a pas dans l’immédiat de plus bel hommage à rendre à l’intelligence et au
courage des fondateurs de la CGT que d’assurer partout le succès du 4 octobre.

Les salariés, s’ils sont unis et décident de se mettre en mouvement, représentent
une force considérable.

Une force bien plus forte qu’ils ne l’imaginent eux-mêmes.

A nous de les aider à en prendre conscience.